UN DISPARU

          Au mois d'août 1916, un laconique télégramme de Moscou annonçait la mort du sous-lieutenant aviateur Marc Bonnier, envoyé en mission, avec plusieurs de ses camarades, à l'armée russe. Mais ce ne fut que bien des semaines après, tant étaient déjà difficiles et longues les communications, que l'on connut dans quelles conditions avait succombé ce pilote d'élite, l'un des meilleurs que nous eussions alors.

            Marc Bonnier était tombé victime d'un accident absurde, inexpliqué, incompréhensible. Cet homme si sûr de lui, si maître de ses nerfs, qui avait tour à tour monté les appareils les plus divers, ce pionnier, ce précurseur qui avait réalisé l'un des plus beaux exploits sportifs dont s'enorgueillit l'aviation dans la période de pacifiques tâtonnements, ce virtuose de l'air avait été trahi par quelques caprice du sort, quelque traîtreux remous de la brise, par on ne sais quoi de fatal, d'inéluctable.
            Fils de l'architecte Louis Bonnier, qui assume aujourd'hui à la Ville de Paris une partie des lourdes et délicates fonctions qu'illustra Alphand, et qui a déjà mis sur l'esthétique de la capitale son intelligente et heureuse empreinte. Marc Bonnier avait grandi dans un milieu très cultivé, très artiste, certes, mais éminemment sain, familial et tendre, en tout le plus favorable possible à la formation d'un parfait honnête homme, élégant d'allures et noble de caractère. Sa grâce extérieure, sa distinction native n'avait d'égale que la beauté de son âme. Quiconque l'approcha l'estima et l'aima. Il était le charme des cercles d'amis qu'il fréquentait ; il faisait les délices des deux foyers entre lesquels se partageait sa tendresse, celui de ses parents et celui qu'il avait fondé à la fleur de l'âge.
           Marc Bonnier s'était destiné d'abord à la diplomatie. Il y eût montré une précoce maturité d'esprit, une sagesse prématurée, un charme de manières qui n'auraient pas manqué de le désigner à l'attention. Mais il était de
ces privilégiés que des dons naturels prédestinent à réussir dans toute carrière qu'il leur sourit d'embrasser. Une grande passion allait changer sa voie : il était près d'achever ses études à l'École des sciences politiques quand il s'éprit soudainement d'un vif enthousiasme pour l'aviation, qui venait de naître, et dont les premières prouesses révolutionnaient les imaginations. Alors, adieu les cours graves, et les examens, et le diplôme ! En quelques mois, Marc Bonnier était devenu l'un des champions en vue. Il avait terminé à peine son apprentissage qu'il essayait ses ailes, de-ci de-là, en province, à l'étranger, tour à tour en Bretagne et en Italie, en Flandre et en Espagne, en Champagne et en Angleterre. Il fut de ceux qui réussirent les premières grandes randonnées à travers la France : ses excursions de Lille, de Chaumont, de Brienne furent remarquées.
       Mais l'aventure fameuse de sa carrière, celle qui le signala à l'admiration, ce fut ce voyage de Vienne, si heureux dès ses débuts que le jeune aviateur le prolongea plus tard jusqu'au pied des Pyramides, puis, en zigzags, de ville en ville, jusqu'à Port-Saïd, Ismaïlia, Alexandrie, Tantah, Mansourah...
       Et partout agissait le charme attirant de ce garçon si fin, si affable, si crâne aussi, et si vigoureux sous des apparences presque d'adolescent, avec ses cheveux blonds, son teint clair, ses jeux bleus très doux derrière le cristal du binocle. Partout c'était l'accueil délirant, aux cris de : « Vive la France ! » Et les Arabes, émerveillés, disaient de lui, paraît-il : « Il n'y a que le diable pour faire cela, ou un Français. »
       Certes, un Français, et du plus pur sang et du caractère le mieux trempé : Marc Bonnier l'affirma à la déclaration de guerre.
      Il rentrait à peine de son voyage d'Egypte quand elle éclata. Il était classé dans l'armée auxiliaire, mais il n'eut de cesse qu'il  ne fût versé dans l'aviation, où il allait rendre tant de services.
      Ces services sont attestés par de magnifiques citations dont on peut retrouver la trace dans les colonnes de notre Tableau d'Honneur, par l'octroi de la médaille militaire, par un avancement qui avait conduit Marc Bonnier jusqu'au grade de sous-lieutenant.
      Tout d'abord, au début de la campagne, appelé à servir à la frontière de Belgique, il se révéla comme un remarquable agent de reconnaissance, et la sûreté de son coup d'œil, la précision de ses observations furent apprécié, autant que sa crânerie superbe, des chefs qui dirigeaient alors l'offensive. Il fut, du haut des airs, le témoin passionné et vibrent des tout premiers combats ; il y remplit un rôle utile et méritoire.
      Plus tard, il avait fait partie de tous les premiers grands raids en pays ennemi, Ludwigshafen, Carlsruhe, etc.... Il en avait rapporté des impressions magnifiques qu'il contait avec une flamme émouvante et aussi un charme infini. C'étaient bien là les exploit qu'il avait rêvés tant d'années, au cours de sa carrière de sportsman, alors qu'il survolait seul bois et plaines, et le delta du Nil et les Lieux Saints.
     Mais ses qualités mêmes, sa grande expérience le condamnèrent à servir un peu plus tard à l'arrière, à diriger la mise au point des appareils, qu'il connaissait tous, et à fond. Il regrettait alors les jours passés, et son ancienne place aux escadrilles.
      Il reçut donc avec joie l'ordre qui lui arriva de partir en Russie ; il espérait reprendre là-bas les grands vols, les reconnaissances, les raids. Hélas !.... de nouveau on utilisa ses connaissances, son dévouement, son zèle dans les fonctions analogues à celle qu'il occupait à l'arrière du front français. Il se résigna. Et c'est non point dans une opération triomphante, sous les balles d'un adversaire redoutable qu'il tomba, mais dans un simple vol d'essai. Car tous les devoirs, en ces temps surtout, comportent leurs risques.
      Marc  Bonnier n'avait pas trente ans.
      On louait plus haut l'art avec lequel il excellait à narrer ses randonnées. Aussi bien, les lecteurs ont eu maintes occasions d'apprécier ce don d'écrire qui s'ajoutait chez lui à tant d'autres. Ce sont , en effet, des lettres de lui qui nous donnèrent les meilleurs des comptes rendu que nous avons publiés et du voyage de Paris au Caire et, surtout, des expéditions en pays ennemis. Il nous avait été un collaborateur infiniment précieux.
       Quant à le juger comme soldat, on ne saurait mieux faire que reprendre ces quelques lignes d'une note où son chef d'alors - c'était au printemps de 1915 - donnait son opinion sur lui :
       « Ses remarquables qualités de pilote et son expérience de la navigation aérienne n'ont cesse de s'affirmer en toutes circonstances. Bien que les appareils d'une même série puissent présenter des différences assez sensibles, ce ne peut être par hasard que Bonnier, qui a piloté trois appareils différents, a toujours réussi à prendre son altitude plus vite que les autres pilotes, à emporter plus de projectiles, à passer dans des circonstances de temps difficiles là où les autres pilotes ne passaient pas.
       « En dehors de ces qualités, Bonnier est remarquablement actif et discipliné. Toujours prêt à accomplir les missions prescrites, quelles qu'en soient les difficultés, il a, à plusieurs reprises, alors que sa mission comportait seulement de survoler les lignes françaises, en raison de l'altitude des nuages, profité d'éclaircies passagères pour franchir les lignes à des endroits où le tir des batteries ennemies était signalé comme particulièrement dangereux, afin de faire une reconnaissance plus complète. »
       Voilà donc l'être de volonté, de raison et d'indomptable courage qu'a fauché, en pleine jeunesse, la plus stupide des morts.
       Tous ceux qui, comme le chef équitable dont nous venons de rappeler le jugement, ont connu Marc Bonnier, et qui lui avaient voué leur estime et leur affection, tous ceux-là, se remémorant sa fine et douce figure, ses mâles et insignes qualités, se redisent tout bas le mot d'Hamlet pleurant un père inoubliable :
« Je ne reverrai jamais son pareil..... »
 

toto / 2001